PDF-Version
L'apport de Leibniz pour la quadrature du cercleBernard Aymon
Trop investi dans la politique allemande pour avoir le loisir d'écrire de longs traités de mathématique, Leibniz publie son calcul différentiel de manière fragmentaire. C'est dans une série d'articles brefs, parus à partir de 1682 dans les ``Acta eruditorum'', journal scientifique fondé à Leipzig avec son soutien, que l'on trouve l'essentiel de ses travaux mathématiques. Nombre de ses résultats n'ont jamais été publiés et se trouvent consignés dans un journal. Leibniz y notait ses découvertes au fur et à mesure qu'il les faisait. Ces notes étant incomplètes et confuses, il est parfois difficile de suivre l'évolution de ses idées sur le calcul différentiel et intégral.
Leibniz a ouvertement reconnu que c'est seulement pendant son séjour à Paris, des années
1672 à 1676, qu'il a commencé à étudier les mathématiques supérieures, encouragé et
instruit qu'il fut par Christiaan Huygens. Dans son ouvrage ``De quadratura arithmetica
Ciculi Ellipseos et Hyperbolae'', il établit le premier résultat de ces études. Il y
réussit à exprimer l'aire du quart de disque de rayon égal à 1 comme égale à la somme
infinie
L'établissement de cette formule est le sujet de cet article. Commençons par donner des extraits d'une lettre écrite en français que Leibniz a probablement adressée à l'éditeur du "Journal des Sçavans" : ``Monsieur, La quadrature Arithmetique du Cercle et de ses segments ou secteurs, que j'ay trouvée et communiquée à plusieurs excellens Geometres il y a déjà quelques années, leur a paru assez extraordinaire, et ils m'ont exhorté d'en faire part au public. Mais comme je n'aime pas d'écrire un volume farci d'un grand nombre de propositions repassées pour donner une seule qui soit nouvelle et considerable, j'ay recours à Vostre Journal qui nous donne le moyen de publier un theoreme sans faire un livre.''
Plus loin, il y propose sa somme infinie :
Un dernier extrait nous explique ``les origines de son invention'' : ``J'ay donc consideré, que les quadratures que nous avons trouvées jusqu'icy par l'analyse ordinaire, dependent des regles Arithmetiques de trouver les sommes des rangs reglés, ou des progressions de nombres rationaux. Mais les ordonnées du cercle estant irrationelles, j'ay taché de transformer le cercle en une autre figure, du nombre de celles que j'appelle rationelles, c'est à dire dont les ordonnées sont commensurables à leurs abscisses. Pour cet effect j'ay fait le dénombrement de quantité de Metamorphoses, et les ayant essayées par une combinaison tres aisée (car je pourrois par ce moyen écrire en une heure de temps une liste de plus de 50 figures planes ou solides, differentes, et neantmoins dependantes de la circulaire) j'ay trouvé bientost le moyen que je m'en vays expliquer.'' Suivons donc le raisonnement de Leibniz en s'appuyant sur des résultats qui se trouvent dans plusieurs de ses articles ou lettres.
Commençons par un lemme (fig. 1) : ``Trois paralleles
De l'angle fixé en Passons maintenant à la situation représentée par la figure 2 :
L'aire de la ``zone'' en escaliers
Venons-en à son résultat essentiel qu'il nomme ``sa Characteristica''. Il reprend le dessin
précédent, mais il considère le cas où le point Voici comment Leibniz procède sans indiquer les indices des points concernés (fig. 4).
Posons
Or
De (1) et (2) on obtient :
Or
Il ne reste plus qu'à utiliser ce résultat pour le quart de disque.
L'équation du demi-cercle de rayon
Voici comment.
Posons
De
L'équation de la tangente au cercle en
Utilisons l'égalité
De
Revenons à ``sa Characteristica'' appliquée au cercle. Pour un point
Or cette dernière aire est égale à la moitié de l'aire donnée par la courbe des
``interceptées''. L'aire du secteur circulaire est donc égal à
Ainsi l'aire du secteur circulaire est égal à
Pour calculer cette intégrale, Leibniz fait appel à la ``belle méthode'' mise au point par Mercator (Nikolaus Kauffmann) :
En posant
Or Leibniz connaît bien les quadratures des courbes polynomiales d'équation
Pour obtenir le quart du disque, on pose
Il écrit : ``J'avoue que cette démonstration ne pourra pas estre entendue de tout le monde parce qu'elle suppose bien des choses qui ne sont connues qu'à ceux qui sont versez dans les nouvelles decouvertes et qui sçavent manier les characteres ou symboles. ... S'il y a lieu d'esperer qu'on pourra jamais arriver à une raison analytique, exprimée en termes finis, du Diametre à la circonference, je croy que ce sera par cette voye, car quoyque les expressions soyent infinies, nous ne laissons pas quelques fois d'en trouver les sommes.'' Que dit-il de la limite de cette somme ? Dans un article intitulé ``De vera proportione circuli ad quadratum circumscriptum in numeris rationalibus expressa.'', paru dans les ``Acta eruditorum Lipsiensium'' en 1682, on y lit : ``La série entière contient toutes les approximations en même temps ou les valeurs plus grandes et plus petites de la vraie valeur. Il faudra la continuer aussi loin que possible pour que l'erreur soit plus petite qu'une fraction donnée, et, par suite, que n'importe quelle quantité donnée. C'est pourquoi toute la série exprime la valeur exacte.'' Plus loin, il continue ainsi : ``Si quelque cercle n'est pas commensurable par un carré, il ne peut être exprimé par un nombre, mais devra nécessairement être exhibé par une série de rationnels, et de même pour la diagonale d'un carré , et la section extrême et moyenne faite dans un rapport, que certains appellent divine, et beaucoup d'autres quantités qui sont irrationnelles.''
|